Que dit l’accord entre la Syrie et les Kurdes ?

Le régime syrien, resté étonnamment silencieux lors de l’annonce du retrait américain puis de l’intervention turque, mercredi 9 octobre, est entré en scène. Lundi 14 octobre, les images des camions emmenant vers le nord du pays des soldats syriens enthousiastes, drapeaux flottant au vent, ont montré que Bachar Al Assad, le président syrien, n’entendait pas laisser les mains libres à son homologue turc Recep Tayyip Erdogan.

La veille au soir, au cinquième jour de l’opération turque destinée à réduire leur influence dans la région, les milices kurdes ont appelé à l’aide le régime de Damas. Un accord a été annoncé, qui prévoit le déploiement de l’armée syrienne près de la frontière turque « dans le but de soutenir les Forces démocratiques syriennes (FDS) », selon le communiqué de l’administration kurde. L’armée syrienne est aussi « appelée à libérer toutes les localités occupées par l’armée turque et ses supplétifs syriens » depuis le début de cette offensive.

Par cet accord, qu’elles « n’ont pas dû signer de gaieté de cœur », les milices kurdes prennent acte de leur infériorité militaire face à l’armée turque, analyse Jean Marcou, professeur à Sciences-Po Grenoble. « Plus habituées à la guérilla, elles affrontent cette fois une armée conventionnelle avec chars et avions. » En à peine six jours, le conflit aurait fait plus de 250 morts du côté syrien, une vingtaine du côté turc, et plus de 160 000 personnes déplacées. « Pour le régime syrien, mieux vaut les Kurdes que l’armée turque, qui risque d’être plus difficile à déloger », appuie le chercheur Sébastien Boussois.

Y a-t-il un risque d’escalade entre la Syrie et la Turquie ?

Dès lundi 14, en milieu de journée, les deux armées se rapprochaient dangereusement : les Turcs avançaient autour de Ras Al-Aïn et Tel Abyad, double épicentre de leur offensive initiale. De leur côté, les Syriens occupaient Aïn Issa, Tel Tamer et ­Tabqa, quelques kilomètres plus au sud. La confrontation armée aura-t-elle lieu ? Et quelle serait son ampleur ? Au-delà des habitants de la région, kurdes et arabes, durement éprouvés par sept ans de conflits, la perspective inquiète.

Mais la réponse est compliquée par la multiplicité des acteurs en jeu, et par le flou qu’entretiennent certains – le président américain Donald Trump en tête – sur leurs intentions réelles. Pour les spécialistes, ni Ankara, ni Damas n’ont intérêt à une escalade. Bachar Al Assad a deux objectifs principaux : préserverl’« intégrité territoriale » de son pays et « éviter que les djihadistes ne retournent à Idlib », rappelle Sébastien Boussois. Et n’a donc aucun intérêt à déclencher un « massacre ».

« Le régime syrien a déjà gagné le contrôle de la plupart de son territoire, et une confrontation armée avec la Turquie risquerait plutôt de lui faire perdre du terrain », confirme la chercheuse Jana Jabbour, professeure à l’IEP. Quant à la Turquie, elle n’a pas les moyens économiques d’une confrontation militaire et d’une occupation prolongée du terrain syrien, selon Jana Jabbour. Ankara pourrait donc tenter de réaliser son objectif – « anéantir la force de frappe des combattants kurdes – le plus vite possible, pour se retirer ensuite et ne pas compromettre ainsi ses bonnes relations avec Téhéran et Moscou. »

Quel rôle joue Moscou ?

La Russie semble, de fait, avoir toutes les cartes en main. Dès le mois d’août, Vladimir Poutine avait déclaré « comprendre l’inquiétude de la Turquie au sujet de sa frontière méridionale », avant d’avaliser le principe d’une zone de sécurité. « Si le Kremlin n’a pas directement donné le feu vert à l’opération turque, il y a probablement eu un accord entre Moscou et Ankara », précise Kirill Semenov, directeur du Centre de recherche islamique à Moscou. « La Russie a notamment mis un terme à l’offensive à Idlib, donnant à la Turquie l’occasion de concentrer tous ses efforts sur l’est de la Syrie. »

Au centre du jeu syrien, capable de parler avec tous les acteurs, la Russie poursuit en Syrie un subtil jeu d’équilibre entre le soutien politique et militaire au régime de Damas, la poursuite de sa coopération avec son voisin turc, qui lui a récemment acheté le système antimissile S-400, et la lutte contre les djihadistes qui comptent de nombreux Russes dans leurs rangs.

Défenseur de l’intégrité territoriale de la Syrie, Vladimir Poutine a vu d’un bon œil les Kurdes en appeler au soutien de Damas face aux chars turcs, une demande qui avait très certainement été anticipée. « Moscou ne s’oppose pas au principe de l’autonomie réclamée par les Kurdes. Mais le Kremlin ne veut pas entrer en conflit avec le régime syrien au nom de ce principe », poursuit Kirill Semenov. Les Russes espèrent même consolider leurs liens avec les Turcs, fortement critiqués en Occident, au terme de cette nouvelle séquence de la guerre en Syrie. « Pour la Russie, le principal risque réside dans le fait que les opérations turques et syriennes aillent au-delà des lignes rouges discutées en amont », conclut le chercheur.

Que peuvent faire les Occidentaux ?

La réponse est simple : rien, ou presque. Car, contrairement aux Russes, ils sont privés de moyens. Après un premier retrait partiel, annoncé le 6 octobre, les États-Unis ont annoncé, ­dimanche 13 au soir, qu’ils retiraient cette fois jusqu’à 1 000 soldats du nord de la Syrie, montrant leur volonté de tourner le dos au conflit en cours.

Quant aux pays de l’UE, ils se sont dits très préoccupés lors de la réunion des ministres des affaires étrangères, à Luxembourg, mais ont reconnu leur incapacité à trouver des actions communes pour faire pression sur Ankara, au-delà d’un moratoire sur les ventes d’armes à la Turquie. « Ce conflit pose la question de la politique étrangère de l’Europe, qui ne pèse plus grand-chose depuis plusieurs années et qui n’est guère sollicitée que pour la reconstruction et parfois, dans le cas de l’Iran, pour organiser les négociations », déplore Jean Marcou.

Cette fois encore, des négociations seront indispensables entre Ankara et Damas, mais Moscou apparaît comme le mieux placé pour les conduire, note le directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Didier Billion.

À l’exception de la France et de la Grande-Bretagne, les pays européens n’ont pas même les forces nécessaires pour empêcher la fuite de nombreux djihadistes, ou de leurs proches, des prisons ou des camps jusqu’ici tenus par les Kurdes. « Les pays occidentaux n’ont aucune emprise réelle sur le mouvement des djihadistes sur le terrain. Face au chaos, il leur est très difficile de les repérer, de les capturer ou de les empêcher d’aller sur d’autres fronts », reconnaît Jana Jabbour, pour qui « le danger d’une résurgence de Daech » est réel.

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